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Le gourou pique-sous a des disciples au palais de justice  

 

Plusieurs avocats dont le bâtonnier, un magistrat de haute volée, un policier au moins, des cadres de banque, des médecins, des assureurs, des restaurateurs, un garagiste… en vingt ans, Kishenhari Loljeeh, dit “Vijay”, a su rassembler un aréopage prestigieux autour de lui pour composer le “bureau secret” de sa secte. Un arsenal juridique surtout indispensable pour arranger ses affaires judiciaires et mener à bien les captations d’héritage et de biens que son influence permettait. Car Vinjay le mégalomane est aussi avide d’argent que de pouvoir.

C’est l’affaire Axel Kichenin, en 1985, qui va révéler l’existence de Kishenhari Loljeeh. Le maire de Sainte-Marie est mis en examen puis incarcéré dans le cadre d’une affaire de marchés publics truqués dans laquelle apparaît la société SLMD (Société de location de matériel divers). L’entreprise avait facturé des travaux effectués au chemin des Jésuites. Des prestations jamais effectuées. Un détail qui n’avait pas échappé à l’un des administrés qui avait dénoncé l’escroquerie au procureur de la République, faisant du Dr Kichenin le premier maire de France à connaître la prison. L’homme clé de l’affaire, Kishenhari Lojeeh, dont la profession affirmée est alors “prothésiste dentaire”, va être entendu par le juge Poïny, une magistrate qu’il va réussir à soudoyer en lui offrant pour 100 000 francs de bijoux… Il ne sera donc ni mis en examen, ni bien sûr incarcéré dans cette affaire.

“Je peux ressusciter notre père”

Kishenhari Lojeeh, dit Vijay, est un ami d’enfance du maire. Au début des années 80, il a ouvert son cabinet de prothésiste qu’il tient pendant 18 mois avant de faire venir un associé, M. Magny, qui va partager les frais mais faire tout le travail. Car Vijay a d’autres idées en tête. La chance lui sourit une première fois quand, alors que son associé renonce et ferme boutique, Axel Kichenin, qu’il a fréquenté à Marseille, est élu maire de Sainte-Marie. Vijay voit immédiatement le parti qu’il peut en tirer, fonde la SLMD dont il confie la gérance au frère de son ex-associé prothésiste, Patrice Magny. C’est lui qui, le scandale venu, fera de la prison. Cette année-là est aussi celle où il fonde sa secte. Son père, Khemlall, est décédé depuis six ans. Le patriarche, qui laisse derrière lui une famille de dix enfants, était un homme de forte personnalité. Bien qu’il n’ait fait aucunes études, il parlait cinq langues et passait pour un “enseignant” de la philosophie hindoue. “C’était une véritable bibliothèque, dit le fils d’un de ses amis. Je l’ai eu comme professeur, il m’a donné les éléments de base de la culture hindoue. Je ne voyais pas en lui un spirituel, mais un savant”. Vijay comprend le bénéfice qu’il peut tirer de la réputation de son père et de la vénération que beaucoup lui portent. Il affirme être son héritier et, mieux, pouvoir le ressusciter. Il donne rendez-vous à ses frères et sĹ“urs au cimetière de Sainte-Clotilde à midi et quart pour “réveiller notre père”. Ils doivent être ses premiers disciples. Ça ne marche pas… “C’est la faute aux étoiles qui ne sont pas bien alignées”. Mais il a le lien, “il est en communication permanente avec lui”. L’esprit de la secte est né. Sa grande recette sera de se servir des morts, en entrant en contact avec eux, les faisant revivre par la pensée, en les faisant parler par sa bouche. Avec la “résurrection”, il va aussi développer la réincarnation. La recette fonctionne. Dans les années 90, chez sa mère au bas de la Rivière, à Saint-Denis, les notables défilent. On y voit assidûment Maîtres Bidois et Folio, avocats, un magistrat, un policier, M. Dohr, le fondé de pouvoir de la BNPI, Mme Sauger, alors chef du contentieux de la BR, et son homologue de la BFC, Mme Bayard. Ceux-là sont la garde rapprochée du gourou. Ils vont gérer ses soucis judiciaires ou obtenir des prêts bancaires dont la légitimité est peu évidente. Les membres de ce bureau directeur se retrouvent pour des libations interminables, après les séances de méditations sur des textes écrits par leur grand maître qui leur sont réservées au domicile du gourou. Les disciples de base, parmi lesquels se retrouvent aussi la plupart de ses frères et sĹ“urs et ses amis de toujours, n’ont pas droit à ce traitement.

Suicide collectif controversé

Lors de la réunion hebdomadaire à laquelle ils sont conviés, ils participent à une causerie entre “le méditant” (le disciple) et “le commentateur” (le gourou) sur des thèmes qui laissent pantois, comme “la destruction des entités maléfiques sur la planète terre”. C’est là encore qu’il entre en contact avec les morts, ou bien en conversation avec Satan. Tout le monde se réunit encore chaque dimanche pour les “méditations à la mer” qui se déroulent au bord du littoral. Les lieux ont souvent varié, en fonction des influences maléfiques ou des messages divins lui indiquant que le site était devenu malsain. Ils se sont tenus au Barachois, à la sortie de la route du Littoral et plus souvent au port Est. Le gourou se sent fort. Il dit converser le matin avec Allah, le midi avec Shiva et le soir avec Jésus de Nazareth. Entre-temps, il entretient aussi des relations privilégiées avec Shiva, un dieu omniprésent qui aurait pu donner son nom à la secte. Pourtant, il a un talon d’Achille, son frère cadet qui avait fait partie d’un mouvement anti-secte lorsqu’il était étudiant en métropole et qui se refuse à accepter que son propre frère joue les gourous. Les relations vont vite se dégrader entre les deux hommes avant d’exploser totalement après une opération immobilière au cours de laquelle le gourou piège et ruine son jeune frère. Avec beaucoup d’autres aussi les fréquentations vont se distendre, parfois jusqu’à la rupture. Avec ses amis de toujours, mais aussi avec les membres de sa famille. La plupart du temps pour des affaires de femmes ou des affaires d’argent. La mort de la mère va encore précipiter les choses. Du vivant de la dame, il lui a “acheté” plusieurs de ses biens à des prix annoncés qui ne correspondent pas au marché. Aujourd’hui, ces ventes qualifiées de “fictives” sont dénoncées par sept des membres de la fratrie. C’est le temps des procès et des affaires arrangées par ses appuis au palais. A Maurice aussi, là où il a fondé une secte-bis dirigée par l’un de ses adeptes, Mohamed Valy, les affaires se compliquent. Sa sĹ“ur qui est là-bas n’a elle aussi jamais voulu adhérer au projet. C’est une hindoue fondamentaliste opposée aux sectes. La loi mauricienne aussi le rappelle à l’ordre. Le tribunal dénonce l’acquisition faite par Vijay d’un terrain à Port-Louis, estimant que le prix a été sous-évalué. Mais le pire est à venir. Fin août 2004, dix disciples de la secte de Vijay se suicident au cyanure dans des conditions toujours mystérieuses qui pourraient prochainement faire l’objet de nouvelles investigations. La thèse du suicide collectif est en effet de plus en plus controversée. “Je t’avais prévenu, dira alors simplement sa sĹ“ur au gourou. Il ne fallait pas prendre ces gens dans ta secte”.

Reportage Christian Chardon et Marie Payrard

- Le gourou méprise la loi…

La secte n’a pas de nom, aucune existence légale. Jamais elle n’a été enregistrée au régime des associations régies par la loi de 1901. “Le tribunal de Saint-Denis n’existe plus astralement car il (le gourou) a posé son pied dessus”, assurait déjà le livre du dogme “Le Mystère de l’homme”, dans un écrit de juillet 1987. “Vijay” a toujours affiché son plus profond mépris pour la justice des hommes en dépit de l’arsenal juridico-spirituel dont il disposait en la personne de Maître Bidois et de son confrère Maître Folio. Sans compter avec la bienveillance de son disciple ,magistrat à la cour d’appel. Il l’a pourtant utilisé ou subi très souvent. Aujourd’hui, il est impliqué dans une quinzaine de procédures, contre la BNPI, pour le remboursement de son prêt ; son locataire de la rue du Pont ; son assureur la Prudence Créole ; d’anciens disciples pour des affaires financières, et surtout sept de ses dix frères et sĹ“urs pour captation d’héritage.

- â€¦ mais il aime les femmes

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